« L’éducation est un levier d’émancipation. »
Ce qui n’était au départ qu’un voyage motivé par la curiosité s’est transformé, pour Inge De Lathauwer, en un projet à l’impact durable. Sur l’île indonésienne de Sumba, elle a développé une école d’hospitalité, un écoresort et un campus de permaculture qui ont déjà offert un avenir à près de six cents jeunes.
Son histoire dépasse largement le simple cadre du tourisme. Elle parle d’éducation, de développement durable, de dignité et de la manière dont l’hospitalité peut devenir un véritable levier de transformation sociale.

Lorsque Inge De Lathauwer découvre Sumba pour la première fois en 2013, elle voyage en tant que touriste. Elle connaît déjà bien l’Indonésie, ayant visité Bali et Java, mais elle ne sait pratiquement rien de Sumba. C’est précisément cet inconnu qui l’attire.
Ce qu’elle y découvre la marque profondément. Sumba est une île d’une beauté exceptionnelle, aux paysages spectaculaires, à la culture forte et à l’atmosphère presque hors du temps. Mais elle y découvre également une pauvreté extrême qui la bouleverse. Non pas cette pauvreté que l’on aperçoit parfois furtivement depuis la route, mais une réalité structurelle faite de malnutrition, d’hygiène insuffisante, d’un manque d’infrastructures et d’une absence quasi totale de perspectives.


Grâce à ses contacts impliqués dans des projets d’accès à l’eau, elle a également accès à des villages et des communautés qui restent invisibles pour la plupart des visiteurs. Elle y mesure à quel point les conditions de vie sont précaires. Dans le même temps, elle sent que Sumba se trouve à un tournant de son histoire. Des investisseurs étrangers et des spéculateurs fonciers ont commencé à s’intéresser à l’île. Le tourisme est en plein essor, ou sur le point de l’être. Et c’est précisément dans cette évolution qu’elle perçoit à la fois une opportunité et un risque.
« Je me suis dit : le tourisme arrivera ici quoi qu’il arrive. La seule question est de savoir qui en profitera réellement. »

Forte d’une formation en management hôtelier, Inge De Lathauwer nourrissait depuis longtemps l’ambition de lancer un projet à vocation sociale. À Sumba, tout s’est aligné.
Elle a rapidement compris ce qui pouvait mal tourner lorsqu’un développement touristique se fait sans ancrage local. Au cours des dernières décennies, elle a vu Bali se transformer, et pas uniquement de manière positive. Le tourisme de masse y a certes généré de la croissance économique, mais aussi des tensions, une forme d’aliénation et une perte d’équilibre. Elle ne voulait pas voir ce scénario se reproduire à Sumba.
Son point de départ était pourtant d’un réalisme remarquable. Elle savait parfaitement ce qu’elle ne pouvait pas faire. Elle ne pouvait pas empêcher la spéculation, ni redessiner l’avenir de l’île en tant qu’étrangère. Et elle ne souhaitait certainement pas adopter la posture de l’Occidentale qui prétend savoir ce qui est bon pour les autres.
En revanche, elle pouvait préparer les jeunes de Sumba à ce qui les attendait. Leur permettre de ne pas être condamnés à des emplois peu qualifiés et faiblement rémunérés à la périphérie du secteur touristique, de construire une véritable carrière dans l’hôtellerie et l’hospitalité. Leur donner les moyens de participer activement à l’avenir de leur île. C’est ainsi qu’est née la Sumba Hospitality Foundation.
« L’éducation est un levier d’émancipation. Les compétences et les connaissances que l’on transmet à quelqu’un, personne ne peut les lui enlever. »
L’école fondée par Inge De Lathauwer a été pensée dès le départ comme bien davantage qu’une simple formation aux métiers de l’hospitalité.
Bien sûr, les étudiants y apprennent la cuisine, le service en salle, le housekeeping, la réception et toutes les compétences fondamentales du métier. Mais le programme va beaucoup plus loin. Les étudiants découvrent également ce que représente le tourisme pour une communauté. Ils développent une compréhension des enjeux du développement durable, de l’impact du développement économique et des formes de tourisme souhaitables pour leur île. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une formation professionnelle, mais aussi d’un travail de sensibilisation et de réflexion.
Cette vision se retrouve également dans le campus lui-même. Les infrastructures ont été construites autant que possible à partir de matériaux locaux tels que la pierre et le bambou. Lorsque Inge De Lathauwer a acquis le terrain, il n’y avait ni eau courante ni électricité. L’autosuffisance n’était donc pas un argument marketing, mais une nécessité.
Aujourd’hui, le campus fonctionne grâce à 288 panneaux solaires, deux puits de forage ainsi qu’un système de filtration et de réutilisation de l’eau. Le projet constitue ainsi un véritable laboratoire vivant pour le secteur. Non pas une approche superficielle du développement durable qui se limite à encourager les clients à réutiliser leurs serviettes, mais un modèle où la durabilité est intégrée dès la conception même du projet.

L’un des aspects les plus remarquables du projet réside dans le rôle central de la permaculture.
La pauvreté des sols de Sumba rend la production alimentaire difficile, tandis que la malnutrition demeure un problème chronique sur l’île. C’est pourquoi Inge De Lathauwer a très tôt décidé que l’agriculture ferait également partie intégrante du projet. Ce qui avait commencé avec deux hectares de permaculture est devenu quatre hectares de production alimentaire au sein d’un campus de huit hectares. Les étudiants y apprennent à composter, à cultiver sans produits chimiques et à considérer une alimentation saine comme une condition essentielle au développement.
Ce n’est pas un détail. Pour Inge De Lathauwer, tout est lié : lorsqu’on ne mange pas correctement, il devient difficile d’apprendre, de travailler et de progresser durablement.
Les résultats sont aujourd’hui significatifs. Le campus produit environ une tonne de fruits et légumes chaque mois. Non seulement cette production nourrit les étudiants et les hôtes de l’écoresort, mais, en outre, elle démontre que même dans des conditions difficiles, il est possible d’accomplir bien davantage qu’on ne l’imagine.
« Ce n’est pas seulement une école hôtelière. Nous voulons aussi apprendre aux jeunes ce qu’est réellement le tourisme, comment fonctionne le développement durable et comment ils peuvent transmettre ces connaissances dans leur entourage. »
Les chiffres sont impressionnants. Près de six cents jeunes ont déjà obtenu leur diplôme. Selon Inge De Lathauwer, 98 % d’entre eux trouvent un emploi de qualité, que ce soit à Sumba, ailleurs en Indonésie ou à l’international, de Bali à Dubaï, des Maldives aux navires de croisière.
Cette réussite est d’autant plus remarquable que de nombreux étudiants partent littéralement de zéro. Lorsqu’ils arrivent sur le campus, certains n’ont jamais dormi dans un lit, jamais utilisé une douche et ne parlent pas un mot d’anglais.
La formation est particulièrement intensive : les étudiants vivent sur le campus et suivent pendant un an des cours six jours par semaine, du matin au soir. Les deux premiers mois sont consacrés aux bases. Ensuite, ils acquièrent une expérience pratique au sein de l’écoresort du campus, qui accueille de véritables clients. Ils apprennent ainsi les métiers de l’hospitalité sur le terrain, au contact quotidien des hôtes. Cette combinaison entre apprentissage et expérience constitue un atout considérable.
Ce n’est pas un hasard si des groupes tels que Hyatt, Kempinski et Ritz-Carlton collaborent avec l’école. Inge De Lathauwer a elle-même visité ces établissements afin d’évaluer leur approche en matière de gestion des talents et de formation. Le constat du secteur est clair : les compétences techniques peuvent s’acquérir, mais la motivation et l’attitude sont beaucoup plus difficiles à enseigner. Et c’est précisément sur ce point que les étudiants de Sumba se distinguent.


Chaque année, entre six cents et huit cents candidats postulent pour environ septante places. La sélection est donc inévitable. Dans un premier temps, l’équipe parcourt l’île afin de faire connaître l’école, en collaboration avec les établissements scolaires, les autorités locales, les églises et les réseaux sociaux. Durant les premières années, Inge De Lathauwer assurait elle-même cette mission avec un partenaire local. Selon elle, cet ancrage local est indispensable. Sans compréhension de la culture, des sensibilités et des réalités du terrain, un tel projet ne peut fonctionner durablement.
Après une épreuve écrite viennent les entretiens individuels. Les connaissances scolaires ne sont pas les seuls critères évalués. La motivation, la résilience et la volonté de travailler dur comptent tout autant.
Inge De Lathauwer ne recherche pas des profils parfaits, mais des jeunes capables de croire qu’une autre vie est possible.
« La pauvreté est une situation, elle ne définit pas une personne. » Cette phrase résume probablement le mieux sa philosophie. Elle ne s’attarde pas sur les manques, mais sur le potentiel.
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle ferait différemment si elle ouvrait demain un hôtel en Belgique, Inge De Lathauwer répond avec prudence, mais de manière révélatrice.
Le développement durable serait pour elle une exigence absolue. Mais l’inclusion serait tout aussi importante. Elle chercherait à attirer et former des jeunes issus de milieux moins favorisés. Peut-être préférerait-elle même créer une académie plutôt qu’un hôtel. Selon elle, l’enseignement pratique reste encore trop souvent sous-estimé alors qu’il représente un formidable potentiel, notamment en Europe.
Elle observe également qu’en Belgique, de nombreux jeunes passent encore trop rapidement entre les mailles du filet ou peinent à trouver leur place. Le secteur de l’hospitalité pourrait leur offrir de véritables perspectives, à condition d’accepter pleinement cette responsabilité.
Elle formule enfin une réflexion intéressante sur le métier proprement dit. Selon elle, la notion de service est devenue presque problématique en Europe, alors que l’essence même de l’hospitalité consiste à vouloir offrir une belle expérience aux autres.
C’est peut-être là la leçon la plus fondamentale de son parcours : l’hospitalité ne commence pas avec le luxe, mais avec l’attitude.
L’histoire d’Inge De Lathauwer est exceptionnelle, mais elle est également riche d’enseignements pour l’ensemble du secteur. Elle montre ce que l’hospitalité peut devenir lorsqu’elle regarde au-delà des taux d’occupation, du chiffre d’affaires et des processus de service. À Sumba, elle devient un levier d’éducation, de sécurité alimentaire, de dignité et d’autonomie économique.
Ce qu’elle a construit n’est ni un projet de développement classique ni une école hôtelière ordinaire. C’est un écosystème dans lequel la formation, le développement durable et l’entrepreneuriat se renforcent mutuellement.
Et c’est sans doute ce qui rend son histoire si marquante : elle rappelle au secteur quelque chose qui risque parfois d’être oublié. Au fond, l’hospitalité a toujours été avant tout une affaire d’êtres humains.
• Fondée par Inge De Lathauwer
• Basée sur l’île indonésienne de Sumba
• Associe formation aux métiers de l’hospitalité, écoresort et permaculture
• Près de 600 diplômés
• Plusieurs centaines de candidatures chaque année pour environ 70 places
• Des alumni actifs en Indonésie et à l’international au sein d’établissements de référence de l’hôtellerie et de la restauration